Interview

JÉRÔME GALLAND

www.jeromegalland.fr

Bolivie 2011, Salar de Coipasa, pour Air France Magazine.

C’est l’ISLANDE qui nous a réunis Jérôme GALLAND et moi. Nous sommes en avril 2011, Jérôme prépare un départ vers l’île noire et me contacte pour se procurer mon eROADBOOK.  

Sa signature me pousse à en savoir plus. Je découvre un portfolio impressionnant… et des publications prestigieuses : AD, Air France magazine, Marie Claire Maison...

Un profil d’autant plus intéressant qu’il est varié. Dans un univers de la photographie professionnelle très segmenté, Jérôme passe les murailles sans sourciller et multiplie les univers : voyage, déco, jardin, maison, objets, portraits.

Cette diversité n’empêche pas une évidente unité : quel que soit le sujet, l’image est belle, essentielle, raffinée.

Peux-tu te présenter à nous Jérôme, âge, lieu de naissance ?

Je suis photographe, je vis à Paris quand je ne suis pas en voyage, j'ai 43 ans déjà !
Le hasard a voulu que je naisse dans le Pas-de-Calais, déjà l'attrait du Nord.

Environnement de vie depuis ton enfance : rat des ville ou rat des champs ?

Rat des champs : plats de la Beauce avec la cathédrale de Chartres qui pointe, parfaits pour apprendre la composition !
Un horizon et un repère vertical, débrouille-toi !
Pas très enthousiasmant comme paysage, tellement neutre que ça donne envie d'aller voir plus loin. Ceci dit je viens de réaliser plusieurs livres sur divers cantons du département de l'Eure et Loir et j'ai redécouvert que cela avait dû beaucoup influencer mes cadrages.

Quels sont tes premiers souvenirs photographiques ?

Très classiquement l'image qui monte dans le révélateur lors d'une séance de tirage dans la cuisine de mes parents. Et également un bout d'émission à la télévision tard le soir sur les rencontres d'Arles, où des gens autour d'une table regardait de drôles de feuilles noires… des planches contacts !
Je me souviens avoir été fasciné par ces petites images sur fond noir. J'ai précisément voulu faire à mon tour des images, vite, pour pouvoir réaliser des planches contacts… (c'est un des seuls repères de l'époque argentique qui me manque.)

Norvège 1994, Iles Lofoten, retour au Nord pour faire des images, dix ans après le premier voyage déterminant à 14 ans avec mes parents.

Ton premier appareil ?

Ah ! un Konica FT-1 Motor !!! Vendu par un riche copain d'école, j'étais épaté à l'idée d'avoir un moteur intégré.

Tes premiers clichés ?

No comment ! Ce n'était pas glorieux !!
Ah si un arbre, un homme et un vélo en silhouette dans le brouillard déjà je n'aimais pas le soleil !
Des essais, des matières, pas de séries, pas d'unité, pas encore d'écriture… mais c'est normal non ? À 16-17 ans, dans une époque où internet n'existait pas...

Quel déclic t'a décidé à tenter d'en faire ton métier ?

Honnêtement, je ne sais plus… par défaut ? Par défi ?

Quel genre de photographe rêvais-tu d'être ? Avais-tu des références ?

Je n'avais pas une idée précise de ce métier de photographe, je lisais Photo reporter, Chasseur d'images, j'ai un souvenir des photopoches de Cartier Bresson, et de Lartigue, tout ceci était bien flou !
Comment en vivait-on ? Comment se faisait-on connaitre ? Je rêvais beaucoup, naïf !

Comment t'es tu formé à la photographie ?

Avec du film N&B... et des spires Paterson !
Après la décision prise avec mes parents de faire ce choix de métier, ce fut le CFT Gobelin, l'école de la chambre de commerce de Paris en section labo l'apprentissage du tirage, avec un gout plus prononcé pour le tirage N&B, dans un environnement un peu ronronnant, mais finalement assez privilégié.

Pendant cette période, je réalise enfin mes premières séries personnelles qui se tiennent.
Mes images sur les entrailles de la gare d'Austerlitz sont exposées par le club des 30x40 à Odéon Photo en 1989, première exposition !

Comment se sont passés tes débuts dans l'univers de la photographie professionnelle ? Premiers contrats ?

Mon diplôme des Gobelins en poche, j'ai la chance d'être embauché par le prestigieux labo Publimod'photo, au service de tirages N&B. Jeune tireur impressionné, je naviguais entre Boubat, Riboud, Plossu, Horvat et leurs tireurs Jules Steinmetz, Patrick Consani, Hervé Hudry… Avec la chance de temps en temps de pouvoir me tester sur des négatifs mythiques !!
C'est dans ce laboratoire que j'ai rencontré deux photographes qui ont été déterminants pour la suite : Bernard Plossu, grâce à qui j'ai pris confiance dans ma propre possibilité à créer mon univers personnel et Christian Larrieu aux cotés de qui j'ai travaillé pendant presque 10 ans au Musée du Louvre.

Meubles et objets photographiés en studio pour AD Magazine.

Aujourd'hui professionnel reconnu, tu montres un goût pour la transversalité dans les univers abordés : publicité, déco, art de vivre, architecture, portrait... mais aussi voyage ! Tu travailles notamment régulièrement pour Air France Magazine.
Quel fil conducteur trouves-tu entre tous ces univers, les abordes-tu avec le même oeil ?

Précisons 2 éléments importants :
- Je n'ai jamais voulu me spécialiser. je suis trop curieux et avide des rencontres,
- J'ai l'immense privilège d'avoir rencontré des gens qui ont compris cela et qui m'ont fait confiance.

Être dans un jardin au lever du soleil, dans un studio pour une journée avec une styliste ou dans un 4x4 pour une semaine en Bolivie, la problématique est la même ! Produire une série d'images qui se tient, une histoire, peut-être ... Qui répond au brief ou au style demandé par le directeur artistique ou le client pour son usage précis.

Je les aborde avec le même enthousiasme, car ce sont très souvent de beaux projets.
Composition, rapport de masse, matières, lumières, finalement je trouve peu de différence entre un paysage et des objets à composer sur une table !

Jérôme examine un objet à photographier pour AD Magazine. Studio Photoluxe. (photo Michaël Lévy)

Vases pour AD magazine, Style Nelly Guy.

Bolivie, Norvège, Oman, Tunisie, Ecosse, Egypte, Italie... Des pays si différents à appréhender. Explique-nous comment se passe le brief d'avant départ, qui décide du choix des lieux visités sur place, de l'angle du voyage ?

La différence se trouve dans les relations avec les habitants, dans le fantasme que tu peux te faire d'un pays. Ce qu'on me demande n'est jamais très différent d'un pays à l'autre, le brief est fixé avant le départ, les lieux et l'angle également : décidé par le journaliste et validé par la rédaction. Le photographe hérite du "bébé" et n'influencera l'aventure que sur place, c'est déjà pas mal !
C'est un travail de commande ne l'oublions pas. Ce n'est ni un carnet de voyage ni un travail personnel. Le regard du photographe est souhaité…mais l'ego est généralement en trop.

Ecosse 2009, ile de Jura, Hébrides, avec l'ami Jean-Pascal Billaud (journaliste) pour Marie Claire Maison.
Là bas on se salue de la main en se croisant en voiture, on élève du whisky et de temps en temps on chasse le cerf. Une seule route et au bout, la maison dans laquelle Orwell a écrit 1984 (qu'on ne peut malheureusement pas publier car elle est dans un vaste domaine privé…)
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Quels mots clés définissent une "bonne" série de photos de voyage selon toi ? Y a t'il des fondamentaux, savant mélange de plans larges et rapprochés, de paysages et de portraits ?

Le terme "Selon moi" est essentiel, je ne détiens aucune vérité.

J'aime l'homogénéité, le regard clair et sans artifice (je ne parle pas ici de Photoshop, je parle d'angle et de cadre).
Je n'aime pas quand une image "fait" grand-angle, abuse de la contre-plongée, ne respecte pas l'horizon... bref fait de l'effet.

La rencontre déterminante avec Bernard Plossu et son travail a été fondamentale. Sa discipline de ne travailler qu'avec une focale "naturelle à l'oeil" de 50mm a été une révélation pour moi.
Professionnellement, c'est quasi impossible à appliquer, mais ma façon d'adapter cette rigueur a été de tenter ne jamais faire sentir qu'une image a été faite au grand angle ou au petit télé. Je cherche en tout cas à ce que ça ne saute jamais aux yeux (pas simple en déco dans de petites pièces).
On ne gagne rien à montrer du 14mm et du 200mm dans la même série (à part montrer ses muscles !).
Je rêve d'un voyage paysage-portrait, mais Alec Soth le fait déjà très bien.

Finalement, je n'ai que très peu voyagé pour faire un travail personnel… trop de boulots passionnants !

Chili 2010, Puerto Williams, Ile de Navarino, avec Virginie Luc (journaliste) pour Air France Magazine.
Le Micalvi, port le plus méridional du monde, au sud d'Ushuaya. À portée d'ailes du Cap Horn…point de départ de nombreuses expéditions vers l'Antarctique. Nous étions prêts à partir sur-le-champ tellement les équipages avaient des étoiles dans les yeux au retour de leur odyssée en voilier !

Puisqu'on parle de cadre, tu me disais toujours penser tes photos au format vertical... et ceci même pour le paysage !
Cela tient-il seulement aux contraintes du format papier ? Trouves-tu dans la verticalité une beauté formelle ?

Il faut croire que je vois le monde en vertical !
Ça n'est pas une contrainte des journaux, c'est plutôt l'inverse. Il faut que je me force pour penser aux sacro-saintes doubles pages.

Je pense qu'au-delà du plaisir de cadrer de cette façon, je trouve que le cadrage horizontal (d'un paysage) retombe vite dans ce que je considère comme un travers : le grand angle. On est tenté de trop montrer. Je ne me l'interdis pas, ça peut être très pertinent, mais je m'en méfie.

Le format vertical est plus exigeant : si tu n'y prends garde, un grand angle te donne un ciel et un premier plan démesurés. Ce cadrage impose de montrer peu, mais bien composé il a une force bien supérieure.

C'est aussi une possibilité de faire dialoguer plusieurs images en diptyque, triptyque… 
Deux images verticales en regard l'une de l'autre, en opposition, en dialogue, racontent souvent bien plus qu'une seule image horizontale.

De plus, comme j'utilise un 24x36 mais que je déteste cette homothétie, je recadre toutes mes images (sauf les doubles pages) en homothétie 6x7 (celle d'une page de magazine tiens !). Je dois d'ailleurs faire une confidence : je grave moi-même mes repères sur mes verres de visée au grand dam de mon revendeur chez Prophot.

Tu bricoles tes verres de visée !? Raconte-nous ça !

N'oublions pas que le verre de visée est remplaçable, c'est déjà une bonne base ! Certaines boites te promettent des verres de visée gravées sur mesure, avec des repères au nombre d'or, format 4x5 ou personnalisés. Mais ça coute une fortune ! Pourquoi ne pas le faire soi-même ? Do it yourself !

Sur mes anciens 5D mark II c'était assez simple, j'avais acheté un verre quadrillé sur lequel j'ai gravé mes repères en mettant deux coups de cutter ! Quand je l'ai vendu j'ai simplement remis le verre standard.

Sur le D800 c'est plus Rock'N Roll, j'ai demandé conseil chez Nikon Pro qui m'a montré... Sur le D4 c'est vraiment prévu, la trappe du verre de visée est parfaitement accessible. Bon, sur les Nikon, j'ai été plus soft, je me suis contenté de mettre un coup de marqueur.

Certes, quand tu remets le verre il est plein de poussière (oups !)... mais voilà une recette simple et bon marché pour transformer un vulgaire D4 24x36 en Pentax 6x7, en moins lourd et plus efficace !

Quels pays as-tu préféré photographier ? J'ai vu dernièrement de sublimes photos du Japon auquel tu sembles attaché.

Dans l'Insensé, qui a publié une série d'images de Norvège en 1995, on me disait "photographe si peu méditerranéen"… et c'est totalement vrai.
Vive le Nord ! la Norvège, l'Islande, l'Écosse, la Patagonie (le "Nord" du Sud).
Récemment Java, deux voyages, première rencontre avec l'Asie, un grand choc ! Je vais y retourner c'est certain… pour l'accueil touchant des habitants, pour la folie de ces paysages-villages imbriqués, mais pas nécessairement pour y faire des images (en tout cas pas traditionnellement).
Le Japon était une attirance profonde et ancienne; ma première commande pour Air France Magazine. Paris - Les chemins de pèlerinage de Kumano Kodo, sans étapes intermédiaires, sans transition par les grandes villes, direct dans les montagnes sous les cryptomères. Tu ne peux que tomber amoureux ! J'y retourne en avril, plus tranquillement… nous verrons ce que ça donne.

Japon 2009, Kii katsuura et Daimon-zaka, sur les chemins de pèlerinage de Kumano Kodo, avec Philippe Pons (journaliste, correspondant historique du journal Le Monde au Japon) pour Air France Magazine. La jeune fille qui marchait pour nous habillée en kimono passait son temps à envoyer des SMS sur son petit téléphone orange, tellement kawaii ! Choc des époques...

Nous nous sommes rencontrés autour de l'Islande, un pays que tu connais peu mais que tu portes dans ton coeur. Peux tu nous en dire un mot ?

C'est gris, il n'y a quasiment personne, il pleut, il fait froid et l'hiver il fait nuit.
Mais quelle lumière ! J'y suis allé en famille et en vacances, j'ai donc fait peu d'images (et ça fait du bien !), mais c'est un vrai plaisir cette route N°1, juste pour profiter du paysage en cinémascope.

Islande 2011 pour les vacances ! Jules (le fils de Jérôme) sous la cascade de Seljalandsfoss.

Parlons un peu technique et matériel, les photographes - tu le sais - en sont très friands. Que contient ton sac photo quand tu pars en voyage ? Le boitier, les focales que tu affectionnes particulièrement ? Le "sweet spot" (mode A sur f8) est-il privilégié pour un piqué optimal ? Utilises-tu des filtres ?

Première précision : ce n'est pas un sac, mais une valise ! un sac, ça t'oblige à le porter, une valise, ça roule…
Dans cette valise, pour un reportage "voyage", il y a 2 boitiers, un D4 (mon boitier principal) et un D800 en secours ou en second boitier, un 24-70mm2.8 sur le D4 et un 70-200mm2.8 sur le D800, un 50mm1.4 (au cas ou le D4 et le 24-70 disparaissent), un ordinateur, des cartes Sandisk et/ou Lexar 32go et un trépied dans l'autre valise «vêtements».

En voyage "voiture paysage" j'ai le D4 avec moi et basta, sans sac, en bandoulière. Le reste est dans le coffre de la voiture ou bien à l'hôtel si ce n'est pas trop loin.

En voyage «ville», j'ajoute un mini sac contenant un mini pied et un déclencheur afin de pouvoir faire des images en intérieur avec une mise en place des objets (maison, magasin, décor…).
Si je sais que je n'ai que des églises à photographier (dans lesquelles je ne déplace pas les objets !), le pied reste à l'hôtel, la sensibilité des boitiers est maintenant suffisante pour shooter même dans le noir.

La grande révolution a été pour moi la sangle néoprène !

Je ne comprendrai jamais les photographes escargots qui se baladent avec tout sur le dos, toute la journée, expliquez-moi ?!

Je suis toujours en mode A mais la question du piqué optimal…!? tu veux dire LE sujet qui remplit les forums des sites de test ? I don't care mais alors... complètement !
Si je veux une image nette, je vais chercher à l'obtenir, mais si j'estime que la belle ambiance d'une image, profondeur de champ… est à f4, je ne vais pas me dire que je fais une grosse bêtise parce que mon optique est meilleure à f8.

Bokeh, piqué, modelé … ! sérieux ! c'est juste de la rigolade non ?

"Utilises-tu des filtres ?" Michael ! tu veux qu'on reste ami ?! J'utilise Lightroom en post-traitement, cela me suffit.

New York, Vestiges du tournage de Star wars en Tunisie, Berlin. Photos prises à la volée par Jérôme avec son Iphone.

Après des années passées sur Canon, tu sembles etre un switcheur heureux ! Peux-tu nous donner les raisons de cette rupture ? Que trouves-tu chez Nikon que tu ne trouvais pas chez les rouges... outre le plaisir du changement ?

Voici 2 raisons :

- Avec un 36Mpix je remplace mes Canon et mon Phase One P30+ (qui est l'achat le plus cher et le plus inutile que j'ai fait...) donc je fais de la déco, de la pub, du portrait… avec la simplicité et la polyvalence d'un boitier 24x36 (léger, peu fragile, liveview, hautes sensibilités…).

- Canon, frileux sort le 5DMIII et Nikon, le D800… je ne suis pas sentimental ! Un 24x36 de 36Mpix n'est pour moi qu'un capteur branché à mon ordinateur, en studio ou déplacement déco avec une qualité de fichier stupéfiante !
Le 5DMarkIII est largué (dans la recup des noirs notamment) et pour ne pas être envahi par des pixels inutiles en voyage (et parce que le boitier est sublime à utiliser) j'ai pris le D4 comme boitier principal.

Le seul nuage dans mon ciel radieux de switcheur, c'est le liveview Nikon, très médiocre par rapport à celui de Canon.

Une dernière question rapide que je poserai à chacun des photographes interviewés :
Si tu n'avais pas été photographe, quel métier aurais-tu aimé faire... et pourquoi ?

Géologue, quand j'étais plus petit, mais maintenant … peux être sculpteur… l'amour des matières...

Merci infiniment Jérôme et à très bientôt autour d'une bière... à Reykjavik !

Deal ! à Laundromat !

Bolivie 2011, Salar d'Uyuni, pour Air France Magazine. (photo Alexandre Kaufmann)

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