Journal d'un roadtrip de 23 jours en Islande

Samedi 8 août

FAILLE VOLCANIQUE LAKAGIGAR.

Réveil à 6h30. Comme vous le constatez, la météo est toujours la même pour le 7e jour consécutif. Le sol est détrempé, le ciel très bas, il y a beaucoup de vent : mon voeu ne s'est pas exaucé...

Alors... To Lakagigar or not to Lakagigar ? That is the question.

Nous décidons de nous lancer quand même vers la F 206. Il est 10h00 quand nous roulons vers la piste, à coeur vaillant rien d'impossible !

PISTE F206.

Le petit souci c'est que l'on tombe rapidement sur ça : un véritable fleuve, profond comme la Garonne, puissant, extrêmement large, en 2 parties qui plus est ! Ok nous avons un Hummer, mais quasi aucune expérience de ce genre de traversée, et on ne va pas vous le cacher plus longtemps, cela nous parait impossible.

Bon sang mais où est le pont ?

On teste une première partie jusqu'à un terre plein, mais c'est la suite qui pose problème, il y a de gros remous, signe de profondeur. La pluie battante, et le vent rajoute à l'angoisse, nous sommes seuls, personne pour nous montrer la voie, et l'on en vient à douter : si nous sommes seuls, c'est peut-être car le passage est impossible ? Vous vous imaginez coincé dans le lit d'un fleuve au milieu de nulle part ? Nous non plus.

Le problème est : Ok, nous sommes terrifiés à l'idée de traverser, mais ne pouvons abandonner pour autant. Emilie décide alors de tester la traversée à pied (!), alors que l'eau et l'air sont à 6°C. J'ai du mal à la croire, mais elle est déjà en train de se mettre en short, nu-pieds, elle me regarde, respire profondément et sort du Hummer. Elle s'enfonce dans l'eau et manque plusieurs fois de tomber : le fond de galets qui roulent sous le courant est très instable.

À quelques mètres du rivage il y a déjà 60 cm d'eau ! Elle fait demi-tour et grimpe dans la voiture en poussant des cris pour ne pas se tétaniser, ses jambes sont rougies par le froid. Un courage exemplaire, mais qui nous fait douter d'autant plus...

Tout à coup le miracle : alors que nous sommes toujours hésitants sur notre terre-plein, un Bedford (une simple camionnette !! en bleu à droite de la photo ci-dessous) déboule à toute berzingue et fonce sans ralentir dans l'eau sous nos yeux. La traversée est laborieuse alors que l'eau ralentit sa progression, mais il arrive sur l'autre rive et continue sans même nous adresser un regard !

Suivi de très près par un 4x4, nous profitons de l'aubaine pour leur emboiter le pas.

C'est passé ! La piste nous emmène dans des paysages hallucinants.

Il pleut tellement que la piste est détrempée, et il y a de gigantesques flaques d'eau que je me régale de traverser à fond (comme un gamin je vous l'accorde).

La sensation est jouissive quand l'eau retombe avec fracas sur le toit de la voiture. C'est en fait très dangereux car l'eau boueuse vous aveugle pendant quelques secondes et malheur à vous si un virage se trouve là.

Nous décidons avec ma co-pilote de donner un nom de code à ces flaques de boue : dorénavant ce seront des "Camel Trophy".

Nous arrivons à la boucle du Laki vers 13h00. L'endroit est désert, nous nous garons près du panneau des randonnées pour manger notre sandwich. La météo est terrible, tempête de grêle, de vent, on n'ose même pas sortir de la voiture.

Pourtant un homme avec une tête de viking vient frapper à notre vitre. J'ouvre incrédule, et il s'agit d'un Ranger dont nous n'avions pas vu la voiture. Il me donne sans un mot ou presque un prospectus avec un petit plan (voir ci-dessus), et l'instruction formelle de ne pas rouler en dehors des pistes ce qui cause des dommages irréparables à la végétation.

J'ai remercié l'homme, et il est reparti silencieux dans sa voiture secouée par la tempête. Je me suis dit qu'il avait un boulot dément, au bout du monde, digne du gardien de l'hôtel de The Shining.

LAKAGIGAR.

Mais qu'est-ce que le Laki ?

C'est tout simplement la plus grande éruption volcanique de tous les temps.

Le 8 juin 1783, une fissure gigantesque de 130 cratères sur 25 km de long explosa d'abord, puis déversa un flot de lave continu pendant plus d'un an. Un volume de 15 km³ qui atteint des hauteurs de 800 à 1400 mètres. 8 millions de tonnes de fluor et 120 millions de tonnes de dioxyde sulfurique créa un brouillard sur toute l'Europe.

Le nuage empoisonné arriva sur Berlin le 18 juin, sur Paris le 20 juin et eut des conséquences dramatiques. Il causa la mort d'un quart de la population islandaise, puis de 23 000 britanniques les jours suivant. On constata d'importants dérèglements climatiques, notamment des hivers extrêmement rudes, ce qui causa 8000 morts supplémentaires au Royaume-Uni où l'on dit qu'il fit si froid que "les corbeaux gelaient en vol".

Plus loin, l'Amérique du Nord connu son hiver le plus froid de toute l'histoire en 1784, et l'on mesura un impact climatique en Afrique, en Asie et parmi d'autres effets une baisse inhabituelle du niveau du Nil !

Les récoltes catastrophiques, les famines qui suivirent dans toute l'Europe laissent à penser que l'éruption volcanique du Laki n'est pas étrangère à la révolution française de 1789 ! Incroyable non ?

Toutes ces infos tirées de wikipedia sont en détail ici

Il est donc possible de faire de randonnées au milieu du chaos. La météo nous contraint malheureusement à faire un tour raisonnable, sans pouvoir prendre la hauteur nécessaire pour admirer la chaîne de volcans.

Mais la sensation est quand même intense d'évoluer au coeur du plus grand cataclysme de l'histoire. Certains cratères sont remplis d'eau comme ici.

D'autres forment des crevasses est des caves dans lesquelles on peut pénétrer.

Sur cette photo on voit la cicatrice dans la croûte terrestre.

Nous reprenons ensuite la voiture pour faire la fameuse "boucle du Laki", une piste de sable noir au milieu du champ de lave, le paysage y est indescriptible.

C'est là que nous comprendrons les avertissements du Ranger : Nombreux sont ceux qui prennent cet endroit pour un terrain de jeu, et l'on voit des collines balafrées à tout jamais par les pneus des 4x4. Le sol est en effet recouvert d'une très fragile couche de lichen d'un vert fluorescent, qui meurt et disparaît dans la boue dès que l'on marche dessus.

Mais il est déjà 16h30, il est grand temps de reprendre la F206 pour revenir à la civilisation !

Nous retrouvons le 4x4 de ce matin ! il est coincé derrière ce bus à l'arrêt juste après le gué. Oui, car des bus viennent jusqu'ici ! Nous restons 10 minutes sans bouger, puis décidons de traverser pour voir ce qui se passe.

Le bus n'a pas crevé, un galet s'est coincé entre les 2 roues dans le passage du gué, cela risque d'éclater les pneus.

Du coup je vais discuter un peu avec le couple d'italien en 4x4. Elle c'est "une vraie italienne", même ici elle est très apprêtée, maquillée, doudoune vernie et jean Diesel : )

Pourtant ce sont de vrais aventuriers, ils viennent d'Italie et c'est leur propre voiture, ils ont mis 4 jours pour faire le trajet Italie > Islande !

Leur voiture est incroyablement équipée, elle a même un bras articulé pour y fixer un ordinateur portable ! "On a téléchargé toutes les cartes avant de venir, c'est très pratique" me dit-elle avec le sourire.

Eux attendent déjà depuis 45 minutes, et ils n'y tiennent plus, nous décidons donc de les suivre et contourner le bus, même si la manoeuvre est délicate.

Vers 17h30 nous bifurquons vers ce petit parking pour aller voir les gorges de Fjadrargljufur formées par la rivière Fjadra. Nous n'avons malheureusement pas le temps de l'explorer à sa juste valeur car il est déjà tard et la météo est trop mauvaise, nous devons nous contenter de ce point de vue vertigineux sur le canyon...

 

... et sur la somptueuse chute de Fagrifoss. Une de mes préférées.

Au loin la rivière poursuit son cours calmement.

Mais revoilà les festivités ! Voici le gué de ce matin à traverser dans le sens inverse. Nous sommes quelques 500 mètres plus bas cette fois-ci, et nous voyons un bus un peu plus haut coincé en plein milieu de la rivière, là où nous sommes passés ce matin !

Nous nous armons de courage, et Emilie se propose de traverser la rivière à pied pour immortaliser la scène. Si vous voyez ces images c'est donc grâce à elle.

Pour l'anecdote j'ai eu des sueurs froides quand elle a trébuché au beau milieu de la rivière, pour elle bien sur, mais aussi pour le 5D mark2 qu'elle tenait dans ses main et qu'elle réussi à maintenir hors de l'eau ! Sans lui l'aventure photographique se terminait ici.

Voici donc ce que donne un passage de gué, vu de l'extérieur :

Emilie remonta frigorifiée dans le H2. Nous poursuivons la piste F 206 vers la route 1.

Cette journée n'est pas terminée, malgré la fatigue des 6 heures de piste, nous avons prévu de rejoindre à présent l'un des plus beaux endroits du monde, le Jökulsárlón au pied du glacier Vatnajökull à environ 130 kilomètres. Le but est d'y être au lever du jour vers 6 heures du matin.

La météo est... je n'ai pas d'adjectif pour décrire cela.

Nous passons devant plusieurs langues glaciaires fantasmagoriques dans le brouillard.

Il est 21h00 quand nous atteignons ce pont suspendu. Nous sommes arrivés.

Nous nous garons ici, et décidons de dormir dans le no man's land, perdus dans la brume, face au lac glaciaire du Jökulsárlón. Réveil est mis à 6h00.

Avant d'aller dormir, je m'aventure au bord du lac, fasciné par le spectacle de ces énormes blocs de glace qui glissent en silence sur l'eau comme des vaisseaux fantômes.

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